Camille, Rose et Orégane composent à elles trois la Compagnie Karthala. La dernière, donnant des cours de danse en ligne et ne pouvant pas être présente, ce sont Camille et Rose qui nous racontent leurs parcours respectifs et celui de leur trio dansant lors d'une interview forte en rires et en bonne humeur.

 

Pouvez-vous nous raconter vos débuts dans la danse ?

 

Rose : J’ai commencé avec le classique et le modern jazz au Petit Conservatoire de Bron. J’ai découvert le Hip Hop au lycée et j’ai continué à danser tout en intégrant ces trois styles à ma danse. J’ai fait des danses latines, salsa, kizomba et bachata lors d’un moment d’égarement. Rires. Après je me suis remise aux danses académiques, donc au jazz fusion et dans ma formation, au Hip Hop et au contemporain.  

Camille : À 7/8 ans, j’ai commencé par la base du modern jazz. J’en ai fait deux ans, après j’ai arrêté la danse pendant un moment et j’ai recommencé au collège. Ma mère faisait de la danse du monde (danse israélienne et grecque) et de la country, je la suivais de temps en temps à ses cours, et j’ai fini par m’inscrire avec elle. C’est au lycée que j’ai découvert le Hip Hop à un atelier du lycée Jean-Paul Sartre à Bron. Des intervenants nous faisaient découvrir tout le monde de la création artistique, avec des choses à raconter par le mouvement. Ensuite, j’ai pris des cours plus approfondis à Pôle Pik et dans des maisons de quartier. Au fur et à mesure, la Compagnie s’est montée. Quand on était tous au lycée, on a réalisé une création amateure nommée « 10férences » à dix danseurs. Puis on s’est retrouvées à deux avec Orégane et on souhaitait monter un duo, on avait des choses à raconter sur les femmes. Elle a fait la formation « I.D. » à Feyzin créée par la Cie Defakto, qu’on a rejoint avec Rosy l’année suivante. On a eu beaucoup de chorégraphes connus dans le monde du spectacle. On a pris des cours de contemporain, de théâtre, de mime. Et c’est ça qui nous a forgées, pour ma part ça m’a beaucoup apporté. 

Rose : On est toutes les trois profs de danse, et on a chacune des petits projets avec d’autres compagnies, d’autres danseurs et des projets vidéo. On va beaucoup s’entraîner et échanger avec d’autres danseurs, faire des battles. On faisait pas mal de battles chorégraphiques avant. Et voilà où on est, à Bizarre ! aujourd’hui pour une nouvelle création.

 


 

Comment vous définissez le style de danse de votre compagnie ?


Rose : C’est une compagnie Hip Hop et contemporaine. On se disait majoritairement Hip Hop avant, mais on a tellement été traversées par plusieurs influences... Tout à l’heure je parlais de danses latines. J’ai oublié de parler du flamenco qui se rajoute à tout ça. Camille fait de la capoeira, elle l’intègre dans sa danse. On fait toutes les trois du yoga, on s’en inspire et ça entre dans notre style de vie et notre préparation. 

Camille : On est assez hybrides en fait. On a vraiment ce côté Hip Hop contemporain mais si on regarde individuellement, chacune a sa singularité. 

Rose : Je suis une danseuse hybride, dans le sens où je dis que je suis Hip Hop/jazz. C’est compliqué de s’affirmer en jazz, parce que tout le monde dit « Ah, tu fais du contemporain ? » Pas du tout, je fais du jazz en plus du Hip Hop. Les styles sont liés.

Camille : On est influencées différemment. Pour ma part je suis très Hip Hop, j’aime beaucoup tout ce qui est popping et saccadé. Je me suis beaucoup rapprochée de l’énergie Krump. J’aime aussi beaucoup l’approche du sol de la capoeira, le break, le contemporain. On mélange tout ça et ça fait la danseuse que je suis maintenant et qui va évoluer encore au fur et à mesure.

Rose : Orégane est très Hip Hop aussi, je la définissais comme une danseuse house. Maintenant dans sa danse, il y a beaucoup de choses qui se mêlent. Le wacking rentre en compte, c’est un jeu de bras très féminin, les pauses de voguing et beaucoup de théâtralité.

Camille : Elle s’inspire beaucoup du yoga et du contemporain. Sa danse a complètement évolué depuis le moment de notre rencontre à maintenant. On a travaillé sur une créa qui parle de la place de la femme dans le monde de la danse, alors on a beaucoup travaillé sur notre féminité, comment on se voyait nous en tant que femme, notre rapport au corps. Cette création nous a fait évoluer aussi, on a cherché nos inspirations à travers les styles de danse qu’on affectionne et également en nous. On a toutes une féminité différente.


 


Comment en êtes-vous arrivées à franchir les portes de Bizarre ! ?

 

Camille : J’étais venue ici avec la Compagnie Voltaïk. On travaillait notre show pour un spectacle qu’on devait faire. 

Rose : Pour ma part je ne connaissais pas Bizarre !, j’avais surtout entendu parler du Théâtre de Vénissieux. J’ai découvert le lieu par un pote musicien qui m’avait dit de venir le voir il y a trois ans lors d’une scène ouverte avec plusieurs artistes. Et après j’en ai plus entendu parler par rapport au Plan B!, il y a des compagnies qu’on connait qui sont passées par là (La Cie Relevant et la Cie Krèmenciel), qui ont pu profiter du dispositif et on s’est dit « Mais nous aussi on veut faire ça ! ». 

Camille : Même si on n’a pas eu le dispositif Plan B!, on est super reconnaissantes d’avoir l’opportunité de faire des résidences à Bizarre !. D’ici là, on aura évolué dans notre création et on pourra retenter ! C’est déjà cool d’avoir un studio pour répéter, en plus la salle est super pour faire des labos, on peut jouer avec les lumières et ça nous permet d’avancer. 

 

 

 

Sur quels aspects de votre création travaillez-vous lors de votre résidence ?       

 

Rose : On a amorcé le projet de création d’un nouveau spectacle, c’est le tout début. On avait la volonté de parler d’un sujet. De là, on s’est questionnées sur le nombre d’interprètes qu’on voulait avoir sur scène, pour mieux définir là où on allait, préciser le sujet, voir les tableaux qui vont nous parler, les états de corps, la musique. Savoir si on voulait travailler avec des musiques déjà construites ou plutôt collaborer avec un musicien ou des compositeurs. C’est un gros travail de corps et d’écrit, on aime bien partir de mots qui nous parlent, et aller rechercher dans le corps comment exprimer ces mots-là. 

Camille : Des mots nous parlaient en fonction de notre sujet comme le conflit avec soi-même, le point d’ancrage, l'instinctif, la nonchalance.

Rose : C’est marrant parce qu’on détermine ces mots, après on danse. On essaie toujours d’avoir un regard extérieur, d’exprimer ce qu’on ressent. De là, on essaie de voir ce qui peut marcher dans la création, ce qu’on garde ou pas.

Camille : C’est une démarche où la personne qui est en retrait essaie de voir l’état de corps qui fonctionne le mieux avec le sujet.

Rose : D’ailleurs on ne parle pas vraiment du sujet depuis tout à l’heure. Rires

Camille : Le sujet n’est pas encore totalement défini, on est en pleine phase de recherche. De base on est cinq, on cherche encore les deux danseurs qui vont nous rejoindre. Normalement ce seront deux garçons. On souhaite soulever des questions de société. 

Rose : Comme c’est une grosse palette, ce temps de recherche en résidence va nous permettre d’affiner ce qu’on choisit de travailler dans toute cette palette-là.

 

 

 

Un mot sur vos projets en cours/à venir ?

 

Rose : Pour le moment on a cette nouvelle création et le duo "Deux 2nde Double !" Après avec les conditions sanitaires actuelles, c’est chaud de prévoir ce qu’on va faire avec la compagnie.

 

 

Quelles-sont les conséquences de la crise sanitaire dans l’avancée de votre travail en tant qu’artiste ?

 

Camille : Ça rame !

Rose : Ça rame complètement ! Juste pour vendre nos créations c’est compliqué parce qu’on ne peut plus aller démarcher, plus faire de scènes pour que les programmateurs puissent nous voir. Pendant la formation on travaillait un spectacle, on avait une tournée avec dix dates de prévues qui ont toutes été annulées. Puis finalement, on a réussi à se produire deux fois, dont une en septembre avec tous les danseurs.

Camille : On a eu la chance que le festival Karavel puisse continuer car on a pu présenter notre projet. On a fait la journée Zoom où il y avait beaucoup de programmateurs, de compagnies et de chorégraphes. C’est potentiellement un rendez-vous où on peut obtenir une scène.

Rose : Pour les demandes de résidences et de studio, c’est compliqué parce que certaines structures où on pouvait aller d’ordinaire sont fermées au public. Comme on n’avait pas fait les demandes avant, on ne peut plus le faire maintenant. Le confinement fait qu’on ne peut plus faire de training dehors, sinon c’est 135€ d’amende. Rires. Depuis trois ans, on avait une salle permanente à Bron et on ne peut plus y accéder.

Camille : S’entrainer dans nos chambres c’est pas facile ! Rires.

Rose : Les battles et les festivals sont arrêtés. On ne peut plus participer aux workshops. Il y a des entraînements réguliers du danseur après les formations, où quand tu es dans des compagnies le CND (ndlr - Centre national de la danse) propose des cours pour les danseurs professionnels, maintenant il n’y a que des cours en ligne. Au premier confinement, j’ai donné des cours en ligne mais j’ai arrêté. Camille continue à en donner et Orégane est en train d’en donner un en ce moment même. Mais ça n’a rien à voir quoi.

Camille : Si le CND donnait des cours en ligne, ça ne servirait à rien car on a besoin d’espace pour le contemporain, tu ne peux pas faire une pirouette dans ta chambre, tu vas te prendre une armoire ou le lit. Si on peut éviter de se blesser, c’est pas plus mal. C’est un peu frustrant, on voit son agenda rempli et dès que le confinement arrive, tout s’annule. C’est bien beau de se recentrer, mais on l’a fait pendant deux mois en mars, c’est suffisant ! Rires. Là on est chaud, on veut que ça reparte.

 

 


Quel.les sont les danseur.euses qui vous inspirent le plus ?

 

Camille et Rose : Il y en a tellement !

Camille : En ce moment je regarde particulièrement les danseuses. J’aime beaucoup Marion Motin, c’est ma plus grande inspi. J’aime beaucoup ce que dégage Jeanne Azoulay de la compagnie Chrikiz. À Lyon c’est Mélissa Cirillo qui a dansé avec la compagnie Käfig et la compagnie Stylistik. Après, en musique je suis très inspirée par la Funk. J’aimais aussi faire des choré' sur Michael Jackson et Usher, c’était un peu mes inspi de l’époque. 

Rose : Ma première inspiration a été Beyoncé et le premier clip Hip Hop que j’ai vu c’était « Love don’t cost a thing » de Jennifer Lopez. 

Camille : Le clip « Like a boy » de Ciara, je l’ai saigné aussi ! 

Rose : Dans le jazz, inspiration de ouf c’est la compagnie Alvin Ailey. C’est une compagnie américaine qui existe depuis 50 ans et ils sont jazz pur. Au départ, la compagnie ne comptait que des danseurs noirs. Je me disais « ah c’est trop bien, je vais y aller ! ». Aujourd’hui, la nouvelle génération est hyper ouverte, il y a beaucoup moins de discriminations donc ça me permet de pouvoir aller où je le souhaite.  Dans le contemporain, il y a Hofesh Shechter, Marion Alzieu de la compagnie Ma’, et Michael Jackson aussi !

 

 

Une musique pour danser ?

 

Camille : C’est tellement dur comme question, j’écoute tellement de choses variées ! J’adore les musiques saccadées, le rap, les sons des années 90/2000, où les musiques qui sont entrainantes, qui mettent de bonne humeur ! En vrai, Michael Jackson c’est un artiste que je pourrais écouter tout le temps.

Rose : Pour moi c’est plus les musiques Hip Hop/R’n’B, les sons sur lesquels je peux danser et chanter ! J’ai saigné Demonio da tarraxinha de Badoxa. Celle-là, je pourrais l’écouter tout le temps ! 

Camille : Ah ouais toi t’as vraiment UNE musique. En vrai je pourrais autant écouter du Népal, que des sons tziganes. Un son que j’écoute beaucoup sinon c’est Angela de Saian Supa Crew, la base !

 

 

 

La question de la fin (roulements de tambours...) :
À ton avis, il est comment le monde d'après ? 

 

Rose : Le monde d’après Covid dans trois ans ? Rires.

Camille : J’ai tellement peur que ça devienne une société sans culture... Mais je garde espoir !

Rose : Le monde d’après, il fait bien peur et ça fait beaucoup réfléchir. On espère qu’il y aura un regain de culture. Pendant la formation on a été arrêtées pendant deux mois à cause de la pandémie. Il a fallu tout rattraper avec des cours en ligne. La structure faisait ce qu’elle pouvait pour maintenir le lien avec nous mais c’était délicat.

Camille : Parfois, j’ai vraiment peur d’une fin apocalyptique en matière de culture et de société.  Il y a beaucoup trop de choses qui se passent en ce moment. Entre le terrorisme, le racisme...

Rose : Les discriminations, les inégalités...

Camille : En vrai, je n’ai même pas peur du Covid, j’ai peur des gens ! On a un peu l’impression que le monde court à sa perte.

Rose : On est en mode « je vais me recoucher, ça sert à rien ». Rires

Camille : Il faut juste continuer à faire de son mieux !

 

 

 

Crédit photos : Header / Corps de page -  Cie Karthala / Gilles Aguilar